Un médecin fatigué, fiévreux, au bord du surmenage, a pourtant la même fragilité qu’un autre salarié. Mais lorsqu’il devient son propre patient, une question délicate surgit : peut-il s’accorder un arrêt de travail pour raison de santé sans passer par un confrère ? Entre texte de loi, pratiques de terrain et regard de l’Ordre, la réponse n’est pas aussi évidente qu’on l’imagine. Le sujet touche à la fois la réglementation, l’éthique médicale et la réalité parfois brutale de la santé professionnelle. On y croise des médecins épuisés qui hésitent à décrocher le téléphone, de jeunes remplaçants qui ont peur de paraître faibles, et des praticiens retraités qui se demandent ce qu’ils ont encore le droit de signer. En toile de fond, une question simple mais décisive : qui prend soin de celles et ceux qui soignent les autres ?
Le point de départ est clair : en France, seul un médecin est habilité à prescrire un arrêt de travail. Ni l’employeur ni le salarié ne peuvent décider seuls qu’un état de santé justifie une cessation d’activité. Cet arrêt doit être médicalement justifié, rédigé sur formulaire officiel et transmis à la caisse d’assurance maladie ainsi qu’à l’employeur dans les délais habituels.
QUESTION RAPIDE
Un médecin peut-il légalement s’accorder un arrêt de travail sans consulter un confrère ?
Lorsque l’on regarde de près la réglementation, une surprise apparaît : ni le Code de la sécurité sociale ni le Code de déontologie n’interdisent explicitement l’auto-prescription d’un arrêt par un praticien pour lui-même. Les recherches menées jusqu’ici ne mettent pas davantage en lumière de jurisprudence venant condamner un tel auto-arrêt maladie. En l’absence de texte ou de décision contraire, on en déduit donc qu’un médecin peut, juridiquement, établir un arrêt de travail pour sa propre personne.
Ce silence des textes ne signifie pourtant pas carte blanche. Les arrêts engagent la responsabilité du prescripteur, qu’il s’agisse d’un patient lambda ou de lui-même. Comme tout certificat, ils doivent répondre à un état de santé objectivement constaté, être proportionnés en durée et respecter les règles déjà bien cadrées par l’assurance maladie, notamment le contrôle possible par le service médical. La loi fixe le cadre, mais laisse en suspens une question plus intime : celle de la conscience professionnelle.

La possibilité théorique de s’accorder un auto-arrêt maladie se heurte d’emblée à une autre exigence : la déontologie. La médecine repose sur la distance clinique, cette capacité à examiner un patient avec recul, sans se laisser envahir par l’affect. Or, s’ausculter soi-même, se diagnostiquer, puis décider de son propre arrêt, c’est accepter un niveau d’autodiagnostic qui n’est jamais totalement neutre.
Les textes déontologiques rappellent au praticien qu’il doit éviter de se soigner seul lorsqu’une autre solution est possible. Non par défiance à son égard, mais parce que la lucidité diminue lorsque l’on est à la fois juge et partie. Sous-estimer une dépression, minimiser un épuisement, prolonger une activité malgré une pathologie cardiovasculaire : les exemples sont nombreux dans les services hospitaliers et les cabinets de ville. L’éthique médicale invite ainsi à préférer la consultation d’un confrère dès que l’état de santé affecte durablement la pratique.
Pour autant, refuser tout recours à l’auto-prescription serait nier des situations concrètes : médecin isolé en zone rurale, garde de nuit sans remplaçant, pathologie brève et évidente (gastro-entérite aiguë, forte fièvre, lombalgie invalidante). Dans ces cas-là, établir un arrêt court pour soi-même peut apparaître comme une solution transitoire, en attendant un avis extérieur. L’enjeu devient alors de ne pas transformer cette exception en habitude confortable mais dangereuse, tant pour le praticien que pour le système.
Imaginons le docteur Lambert, généraliste en zone sous-dotée, seul sur 30 kilomètres à la ronde. Après plusieurs semaines de surcroît d’activité, il développe des insomnies, des palpitations et une irritabilité inquiétante. Un soir, il fait un malaise au cabinet. Il sait qu’il aurait déjà dû consulter, mais les rendez-vous s’empilent et il culpabilise à l’idée de fermer quelques jours.
Sur le plan strictement juridique, rien ne l’empêche de rédiger pour lui un arrêt de travail de quelques jours, le temps de récupérer. Pourtant, à ce stade, l’autodiagnostic ne suffit plus. Les signes annoncent peut-être un burn-out ou un trouble cardiovasculaire débutant. L’attitude la plus prudente consiste à combiner un très court arrêt auto-prescrit avec la prise rapide d’un rendez-vous chez un confrère (médecin du travail, cardiologue, psychiatre ou généraliste de confiance).
Ce cas illustre la ligne de crête : reconnaître le droit de s’arrêter sans tarder, tout en acceptant que l’évaluation de fond et la prolongation éventuelle soient confiées à un autre professionnel. La santé du praticien, c’est aussi la sécurité de ses patients.
La santé professionnelle des soignants est devenue un enjeu majeur. Après les crises sanitaires récentes, de nombreuses études françaises ont montré une montée marquée de l’épuisement émotionnel, des troubles anxieux et des arrêts répétés chez les médecins libéraux comme à l’hôpital. Dans ce contexte, la tentation de “tenir coûte que coûte” reste forte, comme si un praticien malade trahissait sa vocation.
Or un médecin en souffrance peut commettre davantage d’erreurs, se montrer moins disponible ou perdre patience avec les malades. Se protéger n’est pas un luxe, mais une condition de qualité des soins. Des dispositifs se sont développés : consultations spécialisées pour soignants, cellules d’écoute, réseaux de pairs référents. Mettre en place un espace de parole en entreprise, comme on le fait déjà pour les salariés non médicaux, participe de cette même logique de prévention. Sur ce point, on retrouve les enjeux décrits lorsqu’on cherche à créer un espace d’écoute psychologique au sein d’une structure.
Dans les établissements, le médecin du travail et les assistants de santé au travail jouent un rôle clé pour repérer les signaux d’alerte, adapter le poste ou proposer un arrêt. Les formations aux premiers secours et à la gestion des urgences (AFGSU, PSC, SST) rappellent aussi que protéger le sauveteur fait partie intégrante du geste de secours. Les réflexions menées autour du sauveteur secouriste du travail rejoignent ainsi, par un autre chemin, la question de la protection des soignants.
S’autoriser un auto-arrêt maladie ne devrait jamais devenir un réflexe systématique. Il s’agit de rester dans une logique d’exception, avec quelques repères simples : durée courte, pathologie évidente, impossibilité immédiate de consulter un confrère. Au-delà, c’est la relation de soin qui s’érode, car le praticien se place hors du cadre qu’il exige habituellement de ses patients.
Quelques bonnes pratiques permettent de garder le cap :
Ces garde-fous permettent de concilier la flexibilité nécessaire à la réalité du terrain et le respect de l’éthique médicale, qui impose prudence et transparence.
Pour y voir plus clair, il est utile de comparer différentes situations typiques et la position raisonnable à adopter. Ce tableau synthétique ne remplace pas un avis individuel, mais il offre des repères concrets pour orienter sa décision entre auto-prescription ponctuelle et recours à un confrère.
| Situation clinique du médecin | Risque principal | Attitude recommandée |
|---|---|---|
| Infection aiguë simple (gastro, grippe, forte fièvre) | Contamination des patients, baisse ponctuelle des performances | Petit arrêt de travail éventuellement auto-prescrit, avec avis d’un confrère si absence prolongée |
| Douleurs lombaires aiguës invalidantes | Mauvaise réalisation des gestes techniques, aggravation des douleurs | Arrêt court possible, puis consultation spécialisée si persistance des symptômes |
| Signes de burn-out ou de dépression | Altération du jugement, risque pour la qualité des soins | Éviter l’autodiagnostic, consulter rapidement un confrère (généraliste, psychiatre, médecin du travail) |
| Pathologie chronique déjà connue (diabète, cardiopathie) qui se décompense | Risque vital, complications à moyen terme | Pas d’auto-arrêt maladie prolongé : avis spécialisé et adaptation du traitement |
| Épisode anxieux ponctuel lié à un événement personnel | Décision précipitée, arrêt disproportionné | Éventuel arrêt très court, mais échange conseillé avec un confrère ou un soutien psychologique |
En filigrane, une constante se dessine : plus la situation est complexe ou durable, plus la déontologie pousse à sortir de l’auto-évaluation et à accepter le regard d’un autre praticien. C’est souvent ce pas de côté qui permet, ensuite, de reprendre son exercice dans de bonnes conditions.
Pour aller plus loin sur les formalités liées à l’arrêt, certains préfèrent s’appuyer sur des ressources détaillant les modalités de transmission et les horaires de sortie, comme dans ce guide complet consacré aux règles de sortie en arrêt de travail. Ces rappels pratiques aident aussi les médecins à rester vigilants lorsqu’ils se trouvent de l’autre côté du bureau, en tant que patients.
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