Dans de nombreux quartiers populaires parisiens, des adultes restent à distance des structures d’insertion professionnelle, malgré une offre d’accompagnement riche. Ce paradoxe nourrit la lutte contre la précarité, mais aussi un sentiment d’injustice face à l’égalité des chances. Le programme AVEQ – Aller Vers l’Emploi dans les Quartiers est né en 2022 pour répondre à cette réalité très concrète : aller physiquement à la rencontre des habitants, plutôt que d’attendre qu’ils poussent la porte d’un guichet. Médiateurs, chargés de projet et partenaires tissent ainsi, jour après jour, un réseau de confiance au cœur des quartiers prioritaires. Derrière les chiffres, on retrouve des parcours singuliers, comme celui de Samira ou d’Ahmed, qui reprennent pied grâce à une rencontre sur un trottoir, un « café de l’emploi » ou un entretien improvisé dans un hall d’immeuble. C’est cette mécanique du lien, patiente et exigeante, qui transforme peu à peu l’accès à l’emploi en véritable levier de cohésion sociale et de développement local.
Lancé en septembre 2022, le programme AVEQ repose sur un principe simple et exigeant : pratiquer le « aller vers » pour toucher les adultes qui ne fréquentent plus les services d’emploi classiques. Au lieu d’attendre les habitants dans un bureau, les médiateurs se déplacent dans les quartiers prioritaires, au pied des immeubles, dans les cafés associatifs ou les centres sociaux. Cette approche de proximité rompt avec une logique administrative parfois intimidante pour des publics en rupture.
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L’enjeu central est de réduire le nombre de « invisibles », ces personnes pourtant inscrites à France Travail ou dans une mission locale, mais qui ne sont plus réellement accompagnées. En 2024, les équipes constatent que près de 70 % des personnes rencontrées sont bien inscrites dans le service public de l’emploi, alors que seulement 5 % se sentent effectivement suivies. AVEQ vient précisément combler cet écart, en proposant systématiquement une solution d’orientation ou de formation adaptée, qu’il s’agisse d’un parcours qualifiant, d’un atelier de remise à niveau linguistique ou d’un appui pour relancer une recherche d’emploi durable.
Cette dynamique s’inscrit dans une stratégie plus large de développement local, soutenue par l’État et la Ville de Paris. Elle rejoint les efforts menés pour clarifier les parcours (apprentissage, titres professionnels, diplômes d’État et certifications reconnues) et donner aux habitants une boussole dans un marché du travail parfois déroutant. L’AVEQ ne promet pas un poste à chacun, mais une chose beaucoup plus réaliste et précieuse : ne plus laisser personne seul face à ses démarches.

Le cœur du dispositif repose sur les médiateurs emploi, chacun dédié à un quartier précis où il passe l’essentiel de sa semaine. À force de présence, de discussions informelles et de visages familiers, ces professionnels deviennent des repères pour les habitants. On les croise lors de « tours de rue », de permanences dans une agence éphémère, d’animations au pied des immeubles ou d’échanges avec des figures locales (référents associatifs, commerçants, bénévoles). Ce maillage fin redonne une dimension humaine à l’accès à l’emploi.
Leur action est renforcée par un Chargé de Projet Emploi, qui coordonne l’organisation d’événements collectifs : forums, rencontres métiers, ateliers CV, temps de découverte de secteurs en tension. L’objectif n’est pas seulement de transmettre de l’information, mais de créer des occasions concrètes de rencontre avec des employeurs, des organismes de formation ou des structures d’insertion professionnelle. Pour des personnes qui n’ont plus l’habitude de fréquenter les institutions, ces moments servent de tremplin vers un parcours plus structuré.
Au fil des semaines, cette présence familière désamorce progressivement la méfiance. Beaucoup de personnes qui avaient abandonné l’idée même de se rendre à un rendez-vous à France Travail acceptent, par exemple, d’y aller si elles sont accompagnées physiquement par le médiateur. Ce compagnonnage discret est souvent la clé de la reprise de confiance.
AVEQ suit une logique en trois temps : repérer, accrocher, orienter. Le repérage s’effectue dans l’espace public, lors de permanences, ou encore par le biais du bouche-à-oreille. En 2024, plus de 900 personnes ont été informées et sensibilisées, et 421 nouvelles personnes ont été véritablement « accrochées », portant le total à 662 bénéficiaires depuis novembre 2022. Fait révélateur : 31 % des personnes rencontrées viennent par la recommandation d’un proche, preuve que la confiance est un capital décisif.
Une fois le premier contact établi, vient l’accrochage : il s’agit de comprendre la situation globale de la personne, ses contraintes (garde d’enfants, santé, logement), ses compétences, mais aussi ses freins intimes comme l’autocensure ou la peur de l’échec. L’orientation ne se limite pas à donner une adresse : le médiateur suit les démarches, relance si besoin, ajuste le parcours en fonction des retours. Cette approche patiente évite que les habitants ne disparaissent à nouveau entre deux rendez-vous manqués.
Pour compléter ce travail de terrain, certains habitants sont orientés vers des outils plus formels : apprentissage, VAE, ou encore ressources en ligne pour mieux comprendre le marché du travail, les niveaux de salaire, ou la manière de rédiger une candidature. Un adulte qui souhaite se reconvertir, par exemple, pourra s’appuyer sur des ressources telles que ce dossier complet sur l’apprentissage et ses évolutions, afin de choisir un parcours qualifiant réellement porteur.
Le diagnostic mené avant le lancement d’AVEQ a mis en lumière deux obstacles spécifiques dans les quartiers prioritaires : la faiblesse des réseaux professionnels et sociaux, et une forte autocensure dans l’orientation vers certaines filières. À cela s’ajoutent quatre freins récurrents identifiés en 2024 : absence de qualification, méconnaissance du marché de l’emploi, niveau de français insuffisant, et manque de ressources financières. Sans un accompagnement sur mesure, ces obstacles cumulatifs condamnent nombre d’habitants à des petits boulots précaires, loin de l’emploi durable.
AVEQ agit comme un relais entre les habitants et l’écosystème de l’insertion professionnelle : France Travail, missions locales, PLIE, associations, clubs de prévention, centres sociaux, structures culturelles et sportives. Les médiateurs ne se substituent pas à ces acteurs, ils fluidifient les passages d’un dispositif à l’autre et s’assurent que la personne ne « décroche » pas en cours de route. Dans un contexte où la cohésion sociale est fragile, cette continuité de parcours devient un enjeu majeur d’égalité des chances.
La montée en compétence passe aussi par la formation. Pour certains habitants, il s’agit de consolider les savoirs de base ou de progresser en langue française ; pour d’autres, d’obtenir un titre professionnel ouvrant directement vers un secteur en tension (sécurité, aide à la personne, hôtellerie-restauration, petite enfance…). Des contenus pédagogiques spécialisés, qu’il s’agisse de comprendre un diplôme, un contrat de travail ou les codes de la lettre de motivation, jouent alors un rôle précieux pour sécuriser ces transitions.
Le 29 mars 2024, un « Café de l’emploi » est organisé dans le quartier Fougères-Le Vau, dans le 20e arrondissement. Quatorze habitants, parfois très éloignés du marché du travail, viennent y rencontrer deux employeurs de l’hôtellerie-restauration (dont un grand groupe international) et deux organismes de formation. L’événement se tient dans un lieu symbolique : le « Café des liens », espace de convivialité et de solidarité. L’atmosphère y est moins intimidante qu’un forum classique, ce qui facilite la prise de parole des participants.
À l’issue de cet après-midi, six personnes transforment concrètement leur situation : inscription en formation, entrée en parcours d’insertion professionnelle, ou candidature à un poste. Certaines rejoignent également l’accompagnement du médiateur emploi du quartier, qui continue à suivre leurs démarches dans la durée. L’enjeu ne se limite pas à distribuer des offres ; il s’agit de créer un contexte suffisamment rassurant pour que les habitants osent poser des questions, dire leurs doutes, clarifier leurs envies.
Dans cette perspective, on comprend mieux pourquoi des questions très concrètes – rémunération, horaires, type de contrat – reviennent sans cesse dans les échanges. Comprendre, par exemple, ce que signifie réellement « gagner 24 000 € nets par an » ou un niveau de salaire médian aide chacun à mesurer la réalité d’un projet professionnel. Cet éclairage financier est essentiel pour lutter contre les illusions, mais aussi contre la résignation.
Dans certains quartiers, l’action d’AVEQ s’inscrit au sein d’un véritable écosystème, comme à Chapelle Nord. Là, la médiatrice emploi s’appuie sur l’animation territorialisée de la Ville de Paris, la présence d’un projet « Territoire Zéro Chômeur de Longue Durée » et d’un service d’accompagnement renforcé. La permanence hebdomadaire dans une agence éphémère du bailleur social devient le point d’ancrage d’un continuum d’accompagnement vers l’emploi. Les habitants y trouvent un lieu identifié pour parler travail, emploi, mais aussi difficultés sociales.
La force de cette organisation réside dans le transfert progressif du lien de confiance. Lorsque la médiatrice estime qu’un autre acteur (association spécialisée, structure d’insertion, organisme de formation) peut mieux répondre à un besoin, elle prépare la rencontre avec la personne, explique le rôle de chacun et reste en appui le temps nécessaire. Cette façon de faire limite la « valse des référents » qui décourage tant de demandeurs d’emploi.
Ce type de coopération nourrit directement le développement local. En reconnectant habitants, institutions et entreprises, AVEQ contribue à faire du quartier un espace de ressources, et non plus seulement un lieu où l’on subit le chômage et la précarité. La cohésion sociale se renforce lorsqu’on sait vers qui se tourner pour parler avenir professionnel.
Fin 2024, un tournant important se produit : l’EPEC, qui pilote AVEQ, devient lauréat de l’Appel à Manifestation d’Intérêt O2R (Offre de Repérage et de Remobilisation) lancé par l’État. Cette reconnaissance nationale s’appuie sur un constat : l’expérience menée depuis deux ans dans plusieurs quartiers prioritaires parisiens répond parfaitement aux exigences de repérage des publics très éloignés de l’emploi. L’Administration de l’État, via la DRIEETS Île-de-France, reconnaît même cette mission comme un service d’intérêt économique général, garantissant un cadre pérenne d’action.
Concrètement, ce succès permet de changer d’échelle. L’équipe de médiateurs emploi passe de 4 à 8 collaborateurs, et le programme s’étend progressivement à de nouveaux territoires : 13e, 14e, 19e et 20e arrondissements, puis d’autres QPV comme Danube, Chaufourniers, Algérie, Grand Belleville-Amandiers, Villa d’Este, Bédier, Oudiné-Chevaleret, Porte de Vanves, Porte Brançion-Périchaux. L’objectif fixé est ambitieux : 800 personnes accrochées par an, soit 2 400 personnes accompagnées sur trois ans.
Cette montée en puissance s’accompagne d’un travail approfondi avec le Réseau Pour l’Emploi parisien. Des comités de suivi réguliers, des immersions croisées, la désignation d’interlocuteurs « ressources » dans les agences, tout cela améliore la circulation de l’information et la fluidité des orientations. Les médiateurs deviennent ainsi des passerelles, capables de faire le lien entre une mère de famille découragée, un conseiller France Travail débordé et une structure de formation qui peine à remplir ses sessions.
Pour tirer le meilleur parti de ce déploiement, AVEQ mise sur la mutualisation des actions et l’interconnaissance des acteurs. Des opérations de repérage peuvent être menées conjointement avec les référents PRIJ (Programme de Réussite Individuelle des Jeunes) de la mission locale, tandis que des ateliers emploi à l’échelle du quartier associent systématiquement les partenaires du territoire. Les rencontres tripartites (jeune – médiateur – référent PRIJ) illustrent bien cette volonté de travailler « à plusieurs autour de la même personne ».
Les médiateurs veillent aussi à ancrer les habitants dans le Réseau Pour l’Emploi : aide à l’inscription ou à la réinscription, prise de rendez-vous, accompagnement physique le jour J. Ensuite, ils vérifient la suite donnée : la personne s’est-elle présentée ? Est-elle entrée dans un parcours ? Faut-il proposer une autre solution ? Cette réactivité est indispensable pour un public souvent volatil, dont la situation peut basculer rapidement au gré d’un problème de logement ou de santé.
Dans cette logique, certains outils deviennent de précieux alliés : guides pour rédiger un CV ou une lettre de motivation, ressources pour maîtriser les codes de la langue écrite, ou encore modèles pour structurer une candidature. Pour un jeune adulte qui vise une alternance, s’appuyer sur un guide détaillé de lettre de motivation peut faire la différence entre un dossier mis de côté et un entretien obtenu. Sous des airs modestes, ces appuis concrets sont souvent décisifs dans un parcours.
Au-delà des récits individuels, l’impact d’AVEQ se mesure aussi dans les chiffres et les tendances observées sur le terrain :
Ces données confirment que le programme agit au cœur de la lutte contre la précarité. En rétablissant un contact régulier avec ceux qui s’étaient éloignés des institutions, AVEQ ne se contente pas d’améliorer l’accès à l’emploi : il contribue à reconstituer une sécurité de base, un sentiment d’utilité sociale, une perspective d’emploi durable. Dans un contexte où les fractures territoriales demeurent fortes, cette action de proximité devient un pilier discret mais décisif de la cohésion sociale.
| Indicateur | Résultat 2024 | Enjeu pour les quartiers prioritaires |
|---|---|---|
| Personnes informées et sensibilisées | 900+ | Diffuser largement les informations sur l’insertion professionnelle et la formation |
| Personnes « accrochées » depuis 2022 | 662 | Ramener vers un accompagnement structuré les publics en décrochage |
| Part de résidents en quartiers populaires | 70 % | Cibler les territoires marqués par le chômage et la précarité |
| Inscrits au service public de l’emploi | 70 % des personnes rencontrées | Réactiver l’accompagnement effectif et les droits existants |
| Objectif annuel à terme | 800 personnes accrochées/an | Changer d’échelle et ancrer durablement l’approche « aller vers » |
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